L'Europe, trompée, malmenée, méprisée

Publié le par Laute Alain

Pauvre Europe

Par Denis Sieffert publié le 21 septembre 2016 - Politis n° 1420.
La grande imposture aura été de faire croire que l’Europe pouvait être un projet en soi, abolissant la question sociale. Les social-démocraties n’ont pas été pour rien dans cette tromperie.

Pour une fois qu’un dirigeant européen laisse éclater une saine colère, il faut s’en féliciter. Au lendemain du sommet européen du 16 septembre à Bratislava, le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, a carrément boycotté la conférence de presse finale qu’il devait tenir aux côtés de François Hollande et d’Angela Merkel. Il ne veut plus, a-t-il dit, de communiqués « sans âme et sans horizon ». On l’approuve. Mais, Renzi a fait plus fort encore : il a comparé la pingrerie de l’Union européenne quand il s’agit des immigrés à la construction « à coups de milliards d’un nouveau siège pour le Conseil européen ». Dans un trait d’humour grinçant, il a même souhaité que l’on place devant le bâtiment dispendieux de Bruxelles l’épave d’un chalutier dans lequel ont péri 700 migrants en avril 2015.

On peut craindre hélas que le coup de gueule du chef de gouvernement italien reste sans effets. Car l’affaire des migrants ne fait en vérité qu’illustrer dramatiquement l’état de cette Europe. Elle en révèle la nature profonde. L’Union européenne n’a pas vraiment été créée pour être humaine. Pour qui connaît un peu l’histoire, il est d’ailleurs extraordinaire que les dirigeants actuels aient évoqué, pour donner à l’Union « un nouveau souffle » (c’est leur expression), une relance de la défense européenne. Certes, la chose est très différente à l’heure du terrorisme mondialisé, mais les mots font étrangement écho au tout premier projet européen de Communauté européenne de défense (CED), en mai 1952, en pleine guerre froide.

Un échec déjà. Pour de bonnes raisons d’ailleurs, puisqu’il s’agissait à l’époque de placer grossièrement l’Europe sous la bannière étatsunienne. Mais, pas plus aujourd’hui qu’hier ce sont les questions de défense qui vont permettre aux citoyens de nos pays de se réinvestir dans une aventure commune. Ni l’idée d’aller faire la guerre ensemble dans quelque pays africain ou moyen-oriental, ni celle de défendre nos frontières continentales pour en éloigner à coups de bâtons les immigrés sont de nature à réenchanter l’Europe. Quoique la seconde option présente des avantages électoraux de circonstance. Sans compter que même ce projet glacial n’est pas pour demain. Dans la plus pure tradition technocratique, les « 27 » (ils ne sont plus 28 depuis le Brexit) ont tout juste accouché d’une « feuille de route ». En fait, c’est évidemment la question de l’immigration qui hante les esprits. Mais plutôt que d’envisager une répartition équitable de la prise en charge de ces hommes et de ces femmes qui cherchent refuge, on s’organise pour mieux les repousser.

Une politique de défense produira naturellement une Europe… défensive pour ne pas dire hostile. À l’échelle du continent, nous nous alignons peu à peu sur le groupe dit de Visegrad, ces pays (Hongrie, Pologne, Slovaquie et République tchèque) qui dressent des chevaux de frise à leurs frontières. Et à l’échelle de chacune de nos sociétés, nous nous alignons sur les forces les plus rétrogrades : ici, Le Pen et Sarkozy ; là, l’Alternative für Deutschland (AfD). Toute l’Europe s’enfonce dans ce chacun pour soi. L’Italie et la Grèce, baptisés « pays de premier accueil », peuvent bien continuer de se débattre avec la misère du monde. Et Matteo Renzi, de s’étrangler de colère.

Les solutions ne sont certes pas simples. On le voit en France quand des maires et des présidents de région refusent l’installation de centres destinés à accueillir chacun moins d’une centaine de réfugiés. Un refus qui risque de dessiner une terrible fracture entre les régions. C’est une Europe chancelante qui doit faire face à une épreuve nouvelle. Mais la vérité, c’est que le malaise européen n’est en rien la conséquence de l’arrivée des immigrés. Il est bien antérieur. Sans doute même consubstantiel à l’idée originelle.

Pour rendre l’Europe « attrayante » – puisque c’est le mot un peu ridicule qui figure dans la déclaration de Bratislava –, ou du moins proche des gens, il aurait fallu (il faudrait) s’occuper de la question sociale, songer à des fiscalités convergentes, à un salaire minimum commun, à une même protection sociale et, aujourd’hui, à une même transition écologique. Au lieu de ça, les « pères fondateurs », après l’échec de la CED, sont passés à l’économie, puis à la monnaie. Les uns, convaincus, comme Jacques Delors sans doute, que tout ça finirait par rapprocher mécaniquement les modèles sociaux, les autres (britanniques, notamment), trop contents de pressentir qu’il n’en serait rien, et qu’une zone de libre-échange ferait les bonnes affaires.

Plus tard, l’Allemagne a fini par transformer l’Union en temple de l’orthodoxie budgétaire et de l’austérité, jusqu’à martyriser le peuple grec.

Voilà comment le rêve européen s’est transformé en champ de bataille concurrentiel, fait de dumping, de paradis fiscaux et, bientôt, de haines raciales. La grande imposture aura été de faire croire que l’Europe pouvait être un projet en soi, abolissant la question sociale. Les social-démocraties européennes n’ont pas été pour rien dans cette tromperie. Leur abdication au début des années 1980 a provoqué ce qu’Étienne Balibar appelle le « démantèlement de la citoyenneté sociale ». À quelques mois des soixante ans du traité de Rome, l’Europe vit ses heures les plus sombres. Tout est à revoir. Fût-ce au prix de révisions déchirantes.

 

 

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