Inscrire le droit à l'avortement dans notre Constitution

Publié le par Laute Alain

Le droit à l'avortement n'est toujours pas inscrit dans notre constitution

Le droit à l'avortement n'est toujours pas inscrit dans notre constitution

Le droit à l’avortement dans la constitution

Jeudi 6 octobre 2016 - J-L Mélenchon

Où sont passés les hypocrites du burkini ? Cet été, ils prétendaient défendre les droits des femmes avec l’enthousiasme des nouveaux convertis. Leur conviction féministe a disparu aussi vite qu’elle était apparue. On ne les entend pas protester contre le recul du droit des femmes qui s’annonçait en Pologne. Pourtant, c’est l’interdiction de l’avortement qui a été en débat là-bas. Mais les « radicalisés religieux » ne sont pas musulmans ! Juste des catholiques brutaux et archaïques. Le droit des femmes à disposer de leur corps n’intéressait donc pas ces féministes de la 25 heure.

Avec le burkini, leur but était de faire un lien entre le massacre de Nice le 14 juillet et la religion musulmane. Sans doute parce que beaucoup de ceux qui étaient en première ligne sur place savaient déjà combien ce lien n’était guère évident. Le journal « Le Monde » vient de le révéler dans une enquête fouillée sur la personnalité du criminel. À présent, les voilà bouche cousue. Meurent les femmes plutôt que l’obscurantisme à leur sujet. En Pologne, le meurtre de masse était en bon chemin. Car refuser l’avortement légal c’est toujours augmenter le nombre des avortements clandestins et des mortes qui vont avec. Là-bas, une régression historique est en cours. L’intégrisme catholique attaque les droits des femmes sur tous les plans. Cela prouve combien le problème en la matière n’est pas telle ou telle religion. Le problème, c’est l’usage politique qui est fait de n’importe quelle religion pour contraindre les êtres humains en général à des comportements absurdes, et toujours les femmes en particulier à un sort misérable.

En Pologne, la droite catholique au pouvoir veut supprimer ce qui reste du droit à l’avortement hérité de la période soviétique. La majorité parlementaire a été saisie de deux projets de loi d’initiative citoyenne sur le sujet. L’un proposait d’élargir le droit à l’avortement : il a été rejeté. L’autre propose au contraire de revenir sur les cas d’avortement aujourd’hui autorisé et d’interdire presque totalement le droit à l’interruption volontaire de grossesse. Ce projet de loi a été accepté par les parlementaires pour être examiné plus en détail. Il prévoit de limiter l’avortement légal aux seuls cas extrêmes de danger imminent pour la vie de la mère. Il a fini par être repoussé. On verra vite que les intégristes ne s’y résigneront pas.

Le droit à l’avortement a déjà été attaqué en Pologne après la chute du régime communiste. Pourtant, les Polonaises ont conquis le droit à l’avortement de haute lutte dans l’histoire. D’abord en 1930 en cas de viol ou d’inceste et pour les mineures de moins de 15 ans. Puis surtout en 1956, sous le régime communiste, une loi a autorisé l’avortement posant comme seule exigence l’existence de « conditions de vie difficiles » pour la femme enceinte. Mais après la chute du mur de Berlin, en 1993, l’Église catholique et l’État ont passé un accord pour restreindre ce droit. L’avortement est depuis autorisé seulement pour les femmes victimes de viol et d’inceste, celles dont la grossesse présente un risque pour leur santé ou leur vie et celles dont l’embryon présente une pathologie grave. Une misère !

Mais pour les fous de dieu polonais c’est encore trop ! Ils voulaient donc réduire cette maigre autorisation aux seuls cas où la vie de la femme serait en danger imminent. Une terrible régression menaçait. Le risque évident, c’est la souffrance des femmes et le développement des avortements clandestins, dans des conditions de dignité, de sécurité et d’hygiène effroyables. Le projet de loi polonais prévoyait même de punir de 5 ans de prison les médecins qui pratiqueraient un avortement illégal contre 2 ans aujourd’hui. Et, ignominie ultime, il prévoyait aussi la possibilité de condamner à 5 ans de prisons les femmes qui avorteraient ! Même les évêques polonais ont dit qu’ils ne souhaitaient pas la condamnation des femmes… tout en rappelant qu’ils sont absolument partisans de l’interdiction de l’avortement. Des bigots Tartuffes ordinaires.

La résistance des féministes polonaises a été magnifique. Lundi 3 octobre, elles ont organisé une journée de grève. Oui, une grève. Parce que le droit à l’avortement, c’est le droit pour les femmes de disposer librement de leur corps. Leur corps, le même que celui utilisé pour produire des richesses et occuper des emplois souvent plus précaires et moins payés que les hommes. Féministes et progressistes polonais ont manifesté par milliers dans les rues et sur les places du pays. Parmi les slogans : « On veut des médecins, pas des flics » ou « il nous faut des soins médicaux, pas les souhaits du Vatican ».

Je note au passage le rôle des réseaux sociaux dans l’organisation et la diffusion du mot d’ordre de « Manifestation noire » (« CzarnyProtest »). Les sondages disent que seul 11% de la population polonaise soutenait ce projet de loi ! La moitié ne voulait pas de changement de la législation même si elle était déjà très éloignée des conquêtes antérieures. Au contraire, près de 40% veulent élargir le droit à l’avortement. La veille de la journée de « grève des femmes », dimanche 2 octobre, des rassemblements de soutien avaient eu lieu un peu partout et notamment à Paris devant l’ambassade de Pologne. Ma camarade, la conseillère de Paris et co-coordinatrice du Parti de Gauche, Danielle Simonnet, nous y représentait.

Une nouvelle fois, « l’Europe qui protège » n’a servi a rien alors qu’elle passe son temps à faire voter des résolutions et autres rapports sur les droits des femmes ! Le Parlement européen a débattu une fois de plus du sujet. Sans voter aucune résolution qui n’aurait eu de toute façon aucune valeur contraignante ni aucun effet. Quant à la Commission européenne et aux chefs d’État, ils sont capables d’extorquer l’accord de pays d’Afrique, des Caraïbes ou du Pacifique pour des accords commerciaux inégaux. Ils sont capables de broyer un gouvernement progressiste en Grèce, de piétiner des référendums populaires et de punir un état-membre pour un taux de déficit budgétaire excessif. Mais ils sont incapables de protéger les femmes contre un recul terrible du droit fondamental à disposer de leur propre corps. On voit combien les propositions aussi timides qu’une « clause de non régression des droits » en Europe sont totalement absentes et illusoires face aux conservateurs et réactionnaires de l’Union européenne. Il en va de même de l’initiative portée par le programme L’Humain d’abord de 2012 pour une « clause de l’européenne la plus favorisée » pour aligner les droits des femmes sur le meilleur niveau reconnu dans l’Union européenne. Les féministes polonaises ne pouvaient donc compter que sur elles-mêmes. Et bien sûr notre soutien total.

Comme vous le savez, j’appartiens à une génération qui a connu l’avant et l’après droit à l’avortement en France, l’avant et l’après droit à la contraception sans autorisation parentale pour les mineures. Avant 1974 et Giscard D’Estaing, la majorité c’était 21 ans, et l’avortement était criminalisé quel que soit l’âge de la femme et du médecin. Je voudrais témoigner que dans ces question, si la femme portait l’essentiel de la charge, le garçon qui l’aimait, aussi. Cette histoire-là, c’est le plus souvent une affaire qui concerne les deux partenaires. Je n’ai rien oublié de cette époque. Pour les filles et les garçons de famille de riches, pour celles et ceux qui « savaient » où, quand et comment avorter clandestinement, tout était beaucoup plus simple. Pour les plus chanceuses des autres, heureusement qu’il y avait le MlAC et ses bus vers la Hollande. Et sinon, c’était la tricoteuse et la mort qui rôdait.

J’ai tout cela à l’esprit. Je sais bien ce que je dois lire derrière les visages et la rage de la réaction qui monte partout en Europe. La puissance de la « Manif pour tous », l’intensité de la haine contre les musulmans et les juifs dans notre pays, tout cela doit nous mettre en garde contre ce qui pourrait nous arriver aussi cette fois-ci ou une autre. Car ce sont les mêmes enragés qui cuisent dans ces divers potages de haine. Quand je découvre que Laurent Wauquiez revient à la charge contre la ministre Vallaud-Belkacem qu’il accuse d’être un suppôt de « la théorie du genre », je sais que les couteaux sont tirés contre le camp de la philosophie des lumières.

En effet, il n’y a pas de « théorie du genre » ni au singulier ni comme un tout. Il y a des méthodes d’analyses qui déconstruisent l’idée selon laquelle les « caractéristiques masculines et féminines » seraient autre choses que des constructions sociales et culturelles qui varient notamment au fil du temps, des lieux et des cultures. Pourquoi un homme instruit comme monsieur Wauquiez fait-il semblant de ne pas le savoir ? Parce qu’il lui importe de revenir aussi fermement que possible aux assignations de rôle « complémentaires » comme ils disent, de l’homme et de la femme. Lesquels rôles finissent toujours par être distribués autour de la procréation et des liens sociaux qu’elle fonde. Ceux-là sont contre la « théorie du genre » pour mieux priver, à la fin, les femmes de la propriété exclusive et personnelle de leur corps. Je le sais et je crois de mon rôle de le répéter pour éviter les naïvetés !

Le corps des femmes a toujours été la frontière de toutes les communautarismes. Et toutes les religions engendrent leurs fondamentalistes et leurs communautaristes comme en a convenu le pape lui-même dont la charité chrétienne est pourtant prise en défaut sur ce thème, puisqu’il mène une guerre impitoyable aux femmes sur le sujet dans l’univers entier. Je voudrais dire que si les croyants ont le droit, selon la règle de leur croyance, de considérer l’avortement comme un crime et le choix de n’y point recourir, ils ne doivent pas avoir le pouvoir d’imposer aux autres leur vue sur le sujet. Imposer par la loi la punition de l’avortement, c’est de même nature que l’obligation de se voiler imposée en Iran par la police des moeurs. Et j’en profite pour rappeler que militer pour le droit à l’avortement ce n’est pas militer pour l’avortement mais renvoyer chaque personne à sa propre et libre appréciation personnelle dans les circonstances qui conduisent à se poser la question.

Ayant tout cela à l’esprit, je veux rappeler que si je suis élu, je proposerai que le droit à l’avortement soit inscrit dans la Constitution, de même que le droit de mourir dans la dignité. Les deux droits ont une racine commune : disposer de soi en seul(e) propriétaire de soi.

 

 

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