Le Pays dit "des droits de l'homme" se renie !

Publié le par Laute Alain

Cédric Herrou devrait plutôt recevoir la médaille des " droits de l'homme"

Cédric Herrou devrait plutôt recevoir la médaille des " droits de l'homme"

Délit de solidarité

Cédric Herrou : « C’est l’État qui est dans l’illégalité, pas moi »

Entretien réalisé par Émilien Urbach Mercredi, 4 Janvier, 2017 L'Humanité

Paysan dans la vallée de la Roya et « passeur-citoyen », Cédric Herrou comparaît aujourd’hui devant le tribunal de Nice pour avoir aidé de jeunes exilés. Son cas suscite un vaste soutien populaire.

Depuis le blocage de la frontière franco-italienne, au printemps 2015, des milliers de migrants vivent dans une situation humanitaire alarmante et ne peuvent compter que sur la solidarité de quelques citoyens français et italiens indignés. Paysan dans la vallée de la Roya, Cédric Herrou fait partie de ces dizaines de « passeurs-citoyens » qui tentent de pallier les défaillances de l’État. Au risque d’être inquiétés par les forces de police et de se retrouver à la barre. Ce sera aujourd’hui le cas de Cédric, qui doit être jugé par le tribunal de Nice pour « aide à l’entrée irrégulière sur le territoire français ». Lui s’est fait interpeller à l’automne, lors de l’ouverture d’un centre d’accueil provisoire géré par un collectif d’associations qui souhaitaient aider les exilés bloqués à Vintimille, en Italie. Loin d’être isolé, le cas de Cédric bénéficie d’un large soutien populaire (lire encadré). À tel point qu’il vient même d’être désigné « Azuréen de l’année 2016 » par les lecteurs de Nice-Matin, au grand dam du très droitier Éric Ciotti (LR), président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes…

Vous allez être jugé aujourd’hui pour des actes de solidarité avec les exilés bloqués à la frontière franco-italienne. Comment appréhendez-vous ce procès ?

Cédric Herrou Quand on a décidé de médiatiser ce qu’on faisait, c’était en sachant qu’on en arriverait là. Ce procès, c’est un peu une tribune. Un moyen d’expliquer ce qu’il se passe, de médiatiser la lutte, de la démocratiser.

C’est-à-dire ?

Cédric Herrou Dans cette affaire, c’est l’État et le département qui sont dans l’illégalité, notamment en ce qui concerne les étrangers les plus jeunes. Les mineurs isolés non accompagnés sont tous systématiquement reconduits à la frontière. C’est illégal. Lorsqu’ils arrivent en France, dans nos vallées, c’est à l’État de les prendre en charge et de les soigner, pas aux paysans de la Roya. Nous, on fait comme on peut.

Vous avez déjà eu affaire avec la justice à ce sujet ?

Cédric Herrou Oui. Je me suis fait arrêter une première fois, le 13 août 2016, avec huit Érythréens à bord de mon véhicule, dont deux enfants et deux femmes. À l’époque, je ne faisais partie d’aucune association. C’est la première fois de ma vie que j’avais affaire à la police. J’ai fais 36 heures de garde à vue. Le juge a classé l’affaire sans suite pour « immunité humanitaire ». Tandis que le procureur m’a demandé pourquoi mon véhicule n’était pas plus grand et pourquoi je n’agissais pas dans le cadre d’une association. Je suis sorti du tribunal en me disant que ce que je faisais était une bonne chose et qu’on me demandait simplement de le faire avec plus de traçabilité au sein d’une association.

C’est à ce moment que vous rencontrez Roya citoyenne ?

Cédric Herrou Oui. Ça a été un peu difficile, au début, parce qu’il s’agissait d’actions illégales. J’ai avancé l’argent pour qu’on achète un fourgon de neuf places. Et on a décidé d’amplifier l’action et de la médiatiser.

Comment vous faites-vous arrêter, la seconde fois ?

Cédric Herrou Le 4 octobre, un article paraît dans le New York Times. Il relate les passages, l’hébergement des mineurs, etc. Et dans le même temps, la police mène une enquête sur moi. Elle s’attend sans doute à me prendre en flagrant délit. À la mi-octobre, avec plusieurs associations, on décide d’ouvrir un lieu d’accueil provisoire à Saint-Dalmas-de-Tende. J’avais soixante personnes chez moi. On a ouvert le lieu le lundi 17 octobre et les policiers sont arrivés le jeudi. Je me suis fait arrêter. On m’a attribué cette occupation, mais en réalité, elle a été revendiquée par un collectif d’associations : Médecins du monde, RESF, la Ligue des droits de l’homme… Alors, le chef d’inculpation retenu pour le procès est resté « l’aide à l’entrée illégale sur le territoire » pendant la première quinzaine d’octobre. Les seules preuves qu’ils ont à ce sujet sont les propos d’un journaliste dans la presse. Et encore, l’article du New York Times traite de mes agissements remontant au mois de septembre.

Depuis votre arrestation, la situation a-t-elle changé dans la vallée de la Roya ?

Cédric Herrou Non, pas vraiment. Il y a quelques semaines, quinze mineurs accompagnés arrivent chez moi. J’appelle l’Aide sociale à l’enfance (ASE), qui accepte de les prendre en charge et les place au Claj (Club de loisirs et d’action de la jeunesse – NDLR) de Nice. On pense alors que les autorités ont décidé de mieux faire leur travail. Trois des jeunes décident de partir du centre avec l’idée de rejoindre l’Allemagne. Le Claj leur fournit un papier où sont inscrits leur âge, leur identité et le numéro de téléphone d’un référent. Ils vont pour prendre le bus en direction de Marseille. Ils n’ont pas d’argent. Le chauffeur refuse de les faire monter et appelle la police. Les trois mineurs montrent leurs papiers. Mais les agents refusent d’appeler au numéro indiqué. Les jeunes essaient avec leur propre téléphone, mais les policiers le leur arrachent des mains et les conduisent à la Police aux frontières (PAF) de Menton, qui les abandonne à la frontière. Ils marchent pendant huit kilomètres, de Menton à Vintimille. Puis de Vintimille à Breil-sur-Roya, par la voie ferrée.

Donc, les reconduites illégales continuent ?

Cédric Herrou De source policière, je sais qu’un officier de police judiciaire a fait un rapport sur les agissements des agents de la PAF. Ils se cachent. Une militante d’Amnesty international a des photos de véhicules banalisés qui transportent des mineurs en faisant le tour par le bord de mer.

Que s’est-il passé ensuite pour les trois jeunes ?

Cédric Herrou Lorsqu’ils arrivent chez moi, je rappelle l’ASE. On me demande de refaire une demande de prise en charge. Je refuse. Ils sont censés déjà l’être. J’appelle alors l’avocate qui les suit, Mireille Damiano. On décide de les accompagner au parquet des mineurs. On se fait arrêter par la gendarmerie, qui prétend qu’un fourgon de l’ASE va venir les chercher. Mais pendant qu’on prend notre déposition, les enfants sont à nouveau conduits à la PAF de Menton. On contacte alors le préfet, qui ordonne la prise en charge des trois jeunes, mais dit ne pas comprendre pourquoi les enfants ont fugué vers l’Italie… On lui explique que ce n’est pas le cas, qu’ils y ont été reconduits par la PAF. Et là, silence… tout le monde ferme les yeux.

Vous venez d’être désigné « Azuréen de l’année » par les lecteurs de Nice-Matin. Vous le vivez comment ?

Cédric Herrou C’est une élection complètement dérisoire, mais il y a quand même eu plus de 7 000 participants et je suis passé haut la main. Ça ne représente rien pour moi. Mais la réaction d’Éric Ciotti, le lendemain, m’inquiète beaucoup. Ce que je fais, je le base sur l’amour, la compassion, le respect des gens et des valeurs républicaines. Il dit que des terroristes sont potentiellement passés par chez moi. Ses accusations sont graves et dangereuses. Ce sont les discours de haine qui fabriquent les terroristes. Éric Ciotti représente la haine et le mépris. C’est quelqu’un qui ne sait pas de quoi il parle. Il n’est jamais venu dans la vallée voir ce qu’il se passe. S’il veut qu’on lui explique comment ça marche dans la vallée de la Roya ou à Vintimille, il est le bienvenu. On n’est pas des animaux. On peut discuter sans se cracher dessus. Mon avocat me conseille de porter plainte pour diffamation. Je n’ai pas envie de tomber aussi bas.

Comment expliquez-vous qu’il s’acharne ainsi ?

Cédric Herrou Qu’il y ait autant de monde à m’élire le met en porte-à-faux. Il a l’habitude de dire que, dans les Alpes-Maritimes, personne ne veut des réfugiés. Il fait voter avec Estrosi sa motion honteuse contre l’accueil des migrants. Mais, en fait, peut-être que les citoyens des Alpes-Maritimes veulent bien les accueillir, peut-être que les gens sont humains au-delà de leur appartenance politique…

Justement, il dit que vous ne faites pas de la solidarité, mais de la politique…

Cédric Herrou Sait-il au moins ce que c’est que de faire de la politique ? La démocratie, ce n’est pas attendre chez soi que des élus nous représentent. C’est participer. S’impliquer est un devoir du citoyen. Il est choqué que nous fassions notre devoir. Je ne suis pourtant pas un militant. Je ne me suis impliqué activement que depuis le printemps dernier. Avant, il m’arrivait occasionnellement de prendre quelqu’un sur la route et de le conduire à la gare de Breil-sur-Roya, c’était facile. Après, j’ai voulu me renseigner. Je suis allé à Vintimille. J’ai compris que ce qui se passe à la frontière est une injustice et que si on accepte, aujourd’hui, de nier leurs droits aux étrangers, demain, c’est nous qui perdrons les nôtres.

Ne craignez-vous pas d’être condamné pour l’exemple lors du procès ?

Cédric Herrou La médiatisation de l’affaire mobilise beaucoup de soutiens. C’est très rassurant. Même si je fais quelques semaines de prison ferme, je sais qu’il y aura des milliers de personnes dehors avec moi. Quand les premiers articles sont parus dans la presse régionale, au début, j’ai eu peur. J’ai pensé que les groupes identitaires, les fachos, allaient monter dans la vallée pour me chercher. J’avais peur pour ma vie professionnelle. Mais c’est tout le contraire. Moi, de plus, je n’ai tué personne. L’État, lui, est coresponsable des cinq morts retrouvés sur l’autoroute. L’Europe s’est construite sur l’idée que les frontières entre les peuples sont dangereuses. Des personnes se blessent et meurent à cause d’elles. On dépense énormément d’argent pour faire mal à ces gens. On en dépenserait beaucoup moins en les accueillant tout simplement. Cette situation est une honte.

 

Publié dans Société

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