Présidentielle 2017 : Inatendue !

Publié le par Laute Alain

Présidentielle : Pourquoi rien ne se passe comme prévu

Après l’élimination des chefs de parti et des favoris des sondages, le mea culpa aussi timide que maladroit de François Fillon rend l’élection présidentielle plus incertaine que jamais.

Par Michel Soudais Plotis N° 1440

La présidentielle est une élection hors normes. Le cru 2017, en déjouant depuis quatre mois tous les scénarios envisagés, vient encore de nous le rappeler. Depuis les premières révélations du Canard enchaîné, le 25 janvier, et le déclenchement d’une enquête sur des emplois fictifs supposés de son épouse Penelope et de deux de ses enfants, l’image de probité qui avait en partie assuré le succès de François Fillon dans la primaire de la droite est sérieusement mise à mal. Au point que plusieurs de ses compagnons ont songé la semaine dernière à le jeter de la roche Tarpéienne avant même qu’il ait franchi les portes du Capitole. En admettant une « erreur » pour laquelle il a présenté ses « excuses aux Français », le châtelain de Beaucé a obtenu d’eux un sursis. De toute façon, les a-t-il mis en garde, « on a vu qu’il n’y avait pas de plan B » ou alors un « plan B comme bérézina ».

Cet argument de défense très classique – « moi ou le chaos » – aura plus convaincu les caciques de la droite de faire bloc autour de François Fillon que son mea culpa a minima. Au grand soulagement des éditorialistes convoqués sur les plateaux de télé pour commenter sa conférence de presse au cours de laquelle le candidat n’a apporté aucune preuve réelle et matérielle du travail qui aurait été réalisé par son épouse. Avec l’excuse stupéfiante que, « en raison de la séparation des pouvoirs », « personne n’a le droit de juger du contenu du travail des assistants parlementaires ».

Face à deux cents journalistes, François Fillon a bel et bien reconnu la plupart des faits révélés dans la presse : le népotisme, l’utilisation d’enveloppes parlementaires opaques, le cumul des fonctions… Tout cela était exact mais « tout cela était légal », a martelé le candidat avant d’admettre que « sur le plan moral […], ce qui était acceptable hier, à défaut d’être accepté, ne l’est plus aujourd’hui ». Il « regrette profondément » avoir « privilégié » une « collaboration de confiance avec [sa] femme et [ses] enfants qui aujourd’hui suscite la défiance », mais n’en dénonce pas moins « une attaque d’une violence inouïe, […] du jamais-vu sous la Ve République », dans le but « d’effacer le choix des électeurs de la primaire ». « Le système veut […] décider du résultat à la place des électeurs. Mon programme dérange le désordre établi », ose-t-il.

Ce n’est pourtant pas les porte-voix d’un « système » hostile qui occupaient les antennes ce lundi après sa prestation. Dans « C dans l’air » (France 5), Françoise Fressoz, du Monde, a jugé que le député de Paris avait « gagné cet exercice » ; il « a été très bon », a renchéri Christophe Barbier (L’Express). Sur France 2, Nathalie Saint-Cricq l’a « trouvé plutôt convaincant même s’il y a eu quelques arrangements avec la vérité ». François Fillon est « sauvé », et ça, « c’était inespéré », s’est enflammée Anna Cabana (Le JDD, BFMTV, Le Télégramme).

Sauvé, le soldat Fillon ? Rien n’est moins sûr tant le candidat de la droite est apparu déconnecté des réalités. Lissant les revenus touchés par son épouse au poste d’assistante parlementaire en 185 mois, il avance ainsi un montant mensuel moyen de 3 677 euros net, qu’il présente comme un « salaire parfaitement justifié pour une personne diplômée de droit et lettres ». Ancien ministre de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur (2004-2005), il ne devrait pourtant pas ignorer qu’un maître de conférences de classe normale commence sa carrière avec un traitement de 1 711 euros net et la termine avec 3 094 euros. Il s’offusque que les médias ont présenté le cumul des rémunérations de sa femme « en montant brut » quand cette présentation permet précisément d’apprécier le coût pour la collectivité et les contribuables d’un emploi dont la réalité est contestée. A-t-on d’ailleurs jamais entendu les libéraux, dont il est un des représentants les plus radicaux, évaluer le « coût du travail » en euros net ? En qualifiant sa propriété familiale, le château de Beaucé, avec ses 1 100 m2 habitables, ses dépendances d’une même surface et ses 12 hectares, de « maison », François Fillon a aussi donné l’impression qu’il existe une France de surclassés en apesanteur dans un pays de déclassés. En réponse à la question d’un journaliste, il confirme avoir touché de l’argent détourné au Sénat, assurant toutefois qu’il s’agissait de « vieilles pratiques ». Des pratiques de plus en rejetées par les électeurs. Suffisamment en tout cas pour que cette élection présidentielle bouleverse toutes les prévisions.

S’en souvient-on ? Le 8 février 2016, Marine Le Pen annonçait sa candidature à l’élection présidentielle. Deux jours plus tard, Jean-Luc Mélenchon proposait la sienne, « hors cadre de parti », pour représenter « la France insoumise et fière de l’être ». Nombre de commentateurs annonçaient alors, le plus souvent pour s’en plaindre, que 2017 serait le match retour de 2012. Un an plus tard, Nicolas Sarkozy, qui, tout à sa soif de revanche, était parvenu à prendre le contrôle de l’UMP, vite rebaptisée Les Républicains pour effacer le passé, a été sèchement éliminé au premier tour de la primaire de droite, et François Hollande contraint de renoncer à briguer un second mandat. Alain Juppé, vainqueur putatif de la présidentielle dans les sondages, a dû s’incliner devant François Fillon. Cécile Duflot, qui avait longtemps marqué de son empreinte EELV, n’a pas convaincu les électeurs de la petite primaire des écologistes. Et Benoît Hamon, que personne n’avait vu venir, a sorti Arnaud Montebourg et Manuel Valls. Les primaires ont été fatales aux chefs de parti comme aux favoris des sondages et des médias.

Défiance à l’égard des partis ou volonté de renouvellement ? Ces deux sentiments expliquent sans doute les choix des électeurs qui se sont exprimés dans les primaires. Seulement 11 % des personnes interrogées dans le dernier « Baromètre de la confiance politique du Cevipof », publié récemment, affirment avoir confiance dans les partis politiques. Ils ne sont que 29 % à considérer que la démocratie fonctionne bien dans notre pays. Hormis en décembre 2014, la défiance n’avait jamais été aussi forte. Et le « Fillongate » n’est pas de nature à l’améliorer. Elle se manifeste pour l’heure davantage par une volonté d’éliminer les représentants les plus identifiés des idées et d’un mode de fonctionnement politiques en échec. Ce que Jean-Luc Mélenchon appelle « le dégagisme », en référence au slogan de la révolution tunisienne : « Dégage ».

Elle gonfle les troupes des « Insoumis » qui aspirent à un changement radical, social, écologique et démocratique, comme les rangs des « marcheurs » d’Emmanuel Macron, l’inattendu candidat de cette campagne, en quête d’une nouveauté indéterminée. Mais conforte aussi Marine Le Pen, pour qui « l’effondrement des partis traditionnels et la disparition un à un de la quasi-totalité de leurs dirigeants montrent que la grande recomposition politique a commencé ».

Dans ce paysage politique tourmenté, où la bipolarisation générée par la Ve République et son élection phare n’est plus qu’un souvenir, rien n’est encore figé. Et bien des situations qu’on pense établies vont encore bouger.


 

 

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